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Artiste: Gaspard Dughet dit le Gaspre Poussin (Rome 1615 – 1675 Rome)
Date: c. 1640
Technique: eau-forte
Dimensions: 19,5 x 29,8 cm
Catalogue raisonné: Bartsch 6 ii/ii
Marque de collection: Lugt 1937 (« à Paris chez Naudet md d’estampes au Louvre 1806 »)
Excellente impression sur vergé épais, fragment de filigrane à identifier, avec l’adresse de Mauperché éditeur parisien (1602-1686). Deuxième paysage d’une série de quatre.
J’ai toujours été frappé par la relation de familiarité étroite qui semble exister entre ce paysage de Dughet et Le Buisson de J. Ruisdael que l’on trouve au Louvre et qui date de la toute fin des années 1640. Une décennie environ sépare les deux œuvres. Ruisdael, qui a alors une vingtaine d’années, a-t-il à l’esprit la composition que le Gaspre a lui-même élaborée à peu près au même âge dans l’atelier de Claude Lorrain dix ans plus tôt?
Silvia Ginzburg écrit que les spécificités stylistiques permettent de dater les eaux-fortes de Dughet entre 1630 et 1640, au moment où il aurait poursuivi sa formation avec Claude. Ces paysages gravés auraient constitué, selon elle, une réponse au Liber Veritatis (« Les paysages de Nicolas Poussin et de Gaspard Dughet dans la première moitié du XVIIe siècle », dans Nature et idéal: le paysage à Rome 1600-1650, Paris, RMN/Grand Palais, 2011, notamment p. 61-62). Le motif du paysage trouve là un point de bascule, dans la Rome des années 1630-1640, par cette relation entre Claude et Dughet que matérialise la frise du Palazzo Muti Bussi, une œuvre qui, selon S. Ginsgburg, pourrait être vue comme « conçue par le Lorrain et exécutée par Dughet », sans que ce dernier ne s’affranchisse de l’influence néovénitienne, traduisant en « ombre et couleur ce qui, pour Claude, était ombre et lumière » (idem).
Imaginons donc. L’estampe, bien sûr, a voyagé, elle a parcouru l’Europe. Le jeune Ruisdael médite la proposition de Dughet. Il en offre une interprétation dans les lumières et sous le ciel de Harlem. La traduction passe d’un paysage à l’autre: ce chemin qui serpente, cette montée qui met le marcheur à la peine, ces branches qui dansent et divisent l’espace (à gauche, au loin, les toits de la ville que l’on devine et que trahit la verticalité d’un clocher; à droite, la route qui monte au ciel, vers le nuage), et ce nuage – ce monument de nuage – qui a fait la célébrité du tableau de Ruisdael et qui est déjà là, lourd, massif, menaçant dans l’eau-forte du Gaspre. Tout est là mais tout est transformé, renversé, les matières sont refondues dans quelque chose d’autre, la lumière devient tourment, l’Arcadie n’est plus.
On le sait, la toile de Ruisdael deviendra une référence importante pour le paysage romantique du XIXe siècle et l’école de Barbizon. Dans ses déambulations dans la Campagna romaine à la fin des années 1820, Corot aura-t-il pensé que Ruisdael avait tout de même mis un peu d’Italie, et de Claude et du Gaspre Poussin, dans son Buisson?