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Artiste: Lucas van Leyde (Leyde 1489 ou 94 – 1533 Leyde)
Date: 1510
Technique: burin sur cuivre
Dimensions: 11,7 x 15,8 cm
Catalogue raisonné: Filedt Kok 158 a-b/b
Marque de collection: L. 1106
L’impression est agréable. Avant d’être plus usée encore et uniformément grise, la plaque imprimée ici souligne encore le travail sur la lumière qui fascinent Lucas. Seulement, la lumière, qu’on devine être celle du matin, n’applique plus son délicat aux drapés complexes des vierges endeuillées des scènes religieuses.
Lucas, nous dit-on toujours à propos de cette Laitière, a joué avec nous pour nous offrir une scène grivoise, facile à déchiffrer. Quand il grave cette pièce, il entre sans doute dans la vingtaine ou n’en n’est plus loin. Mais quelle imagination dans la composition, les jeux de secs et de gras, de droits et de courbes, de sec et de promesse, de pudeur et d’impudeur, de hauteur et d’humilité. Si la géométrie des formes qui accompagne nos yeux d’un personnage à l’autre suggère beaucoup de désir et de sensualité, elle est avant toute chose d’une incroyable maîtrise, science et délicatesse. Tout coule partout. Le sceau est lourd, sans doute plein. Il a beaucoup coulé. Et entre les sabots et la nudité expressive des pieds. Et du temps à venir, qui coulera lui aussi, jusqu’à quand ou à quelle beauté? Inutile de surcharger plus la scène: le paysage ne tient qu’à quelques lignes, à peine esquissées.
Le jeune homme qui grave cette laitière, ses vaches et cet autre homme dans une confusion d’esprit et de corps, ce jeune homme a réussi à adresser son message à un immense public de connaisseurs.
Il en est un parmi toute cette masse dont le nom nous est resté. Il l’a laissé au verso de ce qui a été alors, pour lui, une toute première acquisition. Une acquisition qui rencontre son goût, peut-être même son enthousiasme, d’ailleurs, puisqu’après une date et sa signature, on peut lire, de la même main:
Original, épreuve bonne d’ancien tirage très rare

La date: 1814. Trois siècle après le geste qui l’a gravée, l’enthousiasme de la réception est toujours autant vécu.
Mais surtout: la signature. On peut la déchiffrer. Joseph Grünling. Lugt nous renseigne sur lui:
JOSEF GRÜNLING (Vienne 1785-id. 1845), peintre, marchand d’estampes, de dessins et de tableaux, Vienne. Dessins et estampes.
Josef Grünling est né à Vienne en 1785 et a épousé en 1811 Antonia Egger. Dès sa jeunesse il s’intéressa à l’art, apprit plusieurs langues étrangères et voyagea en Italie, en France, en Allemagne et en Russie où il visita les principales galeries et collections d’art. Grünling a été très tôt reconnu en tant que marchand d’art et figure parmi les fournisseurs du cabinet des estampes de prince Albert von Sachsen-Teschen. Quand en 1821 le poste du conservateur de la collection de tableaux du Belvedere se libère, après la mort de Joseph Rosas, il postule en rappelant dans sa lettre de candidature le soutien depuis 15 ans de feu Albert von Sachsen-Teschen (1738-1822) avec qui il resta en contact jusqu’à son décès. Il n’obtint néanmoins pas cette place convoitée et poursuivit alors ses activités de marchand d’art.
L’histoire de la collection de dessins et d’estampes de la Hofbibliothek de Vienne est mieux connue depuis l’article de Lugt en 1921. On sait ainsi qu’à diverses reprises, certains conservateurs d’estampes comme Adam Bartsch par exemple prirent des volumes de cette bibliothèque (y compris ceux provenant de la collection de l’archiduc Ferdinand du château d’Ambrass) pour les intégrer à la collection d’estampes. La conception que nous avons actuellement de l’intégrité d’une collection était différente par le passé et cela permet de mieux comprendre la raison d’être d’une série de ventes, comme celles menées dans les années 1826-1827 par le conservateur François Le Febvre auprès du marchand Ernst Georg Harzen (1790-1863), ou de Josef Grünling. Dans deux lettres des 16 et 22 mai 1827 à Harzen, Grünling dit ainsi qu’il ne possède pas moins de 77 dessins de Dürer d’une qualité largement équivalente à ceux de la collection d’Albert von Sachsen-Teschen.
Revenons à la Laitière. Voilà donc une feuille que Grünling eut, en 1814 – il avait 29 ans, était marié depuis trois ans. Et le voilà absorbé par une planche qu’il fait entrer dans ce que l’on peut imaginer être le début de sa colossale collection.
La remarque manuscrite est d’autant plus intéressante qu’elle est signée par ce qui deviendra, en un peu plus raccourcie, l’une des marques du collectionneur. Pour l’heure encore, le jeune homme ajoute son prénom: « Josef ». Dans son catalogue raisonné des marques de collection, Lugt ne la mentionne pas sous cette forme, qui devrait peut-être rapidement disparaître, sous le coup de l’accélération des acquisitions ou d’un désintérêt lié aux contraintes de la vie. (Autre possibilité, la marque de 1814 serait un faux, mais on perdrait alors tout l’intérêt de l’histoire).
Quoiqu’il en fut, la gravure de 1510 d’un jeune homme a permis à l’histoire d’un autre jeune homme, viennois cette fois, de laisser sa trace prise sur le vif, pris dans une intrigue de dessins originaux de Dürer – encore un clin d’oeil à Lucas? – qui passent de mains en mains et qui finirent probablement en URSS.