Qu’apprend-on des marques de collections que l’on trouve sur les gravures qui constituent aujourd’hui sa propre collection?
L’autorité du passé
J’ai déjà posé la question sous l’angle des qualités et de leurs défauts. Logiquement, dans cette perspective, le pire des scénarios possibles pour une collection est celui où Lugt identifie une marque de collection (nombreuses demeurent les marques non-identifiées, les collections qui restent anonymes) et dise de son propriétaire qu’il a, sa vie durant, montré peu d’exigence dans le choix de ses gravures. Je me souviens avoir lu cela à propos d’une marque décrite par Lugt mais je n’ai pas noté le nom du pauvre collectionneur sur qui la sanction tombait, sévère et définitive.
Plutôt que de me projeter dans un avenir incertain quant à la qualité que l’on pourra peut-être un jour reconnaître à mon effort accumulateur, j’ai essayé de prendre la question sous un autre angle, en faisant le bilan des traces de qualités laissées par les collectionneurs qui m’ont précédé dans la possession des gravures que j’ai réunies à mon tour.
Ces marques du passé, que racontent-elles de ma collection aujourd’hui?
Pour répondre à cette question, j’ai identifié systématiquement les marques entrées dans ma collection, en utilisant, bien évidemment, le catalogue de référence que constitue le Lugt. On trouvera ci-dessous un tableau qui récapitule ce travail d’identification. Par ailleurs, j’ai essayé de mettre en relation la qualité de la gravure, la présence ou non d’un filigrane avec la qualité reconnue par Lugt aux collectionneurs identifiés.
D’une façon générale, les gravures qui possèdent une marque de collection sont démunies de filigrane. Le filigrane qui rassure habituellement le collectionneur sur l’origine et l’ancienneté d’une impression est ici remplacée par l’autorité du diagnostic sur l’origine et l’ancienneté déjà établi par des « connaisseurs importants ».
Il y a donc ici un premier phénomène par lequel la marque de collection remplace l’ensemble des indicateurs qui permettraient aujourd’hui de reprendre à nouveaux frais le diagnostic sur l’origine et l’ancienneté de chaque estampe. A l’inverse, on remarquera que les nombreuses autres gravures qui possèdent un filigrane et qui appartiennent aujourd’hui à la collection, fussent-elles parmi les plus rares, n’ont pas été marquées par l’autorité de ces connaisseurs. Elles ont des origines plus discrètes – plus humbles – mais leurs signes propres ont parlé pour eux-mêmes. Il n’en reste pas moins qu’elles nous sont parvenues incognito. Elles ont traversé les siècles sans que personne ne s’arrête sur elle et leur accorde la dignité de sa marque.
Place et dignité
L’ensemble des indices croisés évoque donc une qualité périphérique: la qualité de la collection n’est pas celle d’un cabinet des estampes de premier choix. Certes, certaines gravures sont excessivement rares, elles sont parfois de qualité extraordinaire mais toujours avec un défaut qu’il aura fallu faire restaurer, une concession qu’il aura fallu faire, une insuffisance qu’il aura fallu ignorer. La collection n’est qu’un compromis.
Pour accéder au goût parfait, il faudrait un autre budget, d’autres moyens. Mais cela ne suffit pas car le collectionneur passe sa vie sur le qui-vive à scruter la moindre occasion, cette occasion d’une vie qui pourra tout changer. Et, de fait, nombreuses sont les gravures que l’on découvre et qui furent ignorées par la chaine des collectionneurs du passé.
Un tirage, du vivant du Lorrain, d’une gravure importante au regard de son œuvre (La scène de brigands de 1633) m’a été vendue pour un tirage McCreery du début du XIXe siècle. Tel chiaroscuro présentant des déchirures aura été boudé par les enchérisseurs, comme l’a été La mise au tombeau du Parmesan auquel une restauration légère a rendu la marge supérieure de 2 cm qui lui manquait, en dépit de la rareté et de l’importance de la feuille dans l’histoire de la Renaissance et de la période qui suit immédiatement la mort de Raphaël et le Sac de Rome.
C’est à chaque fois l’invention d’un trésor qui se réalise dans ses découvertes: une gravure aux enchères, décrite comme une copie ou dans un état médiocre mais qui, une fois sauvée de l’anonymat à l’ombre duquel on l’avait oubliée, retrouve sa place et sa dignité.
Lorsque je m’interroge sur le sens de l’accumulation de ces pièces laissées à l’abandon, c’est à la restitution de cette place et de cette dignité que je viens réchauffer mon doute. Peut-être que faire cela, c’est déjà faire beaucoup.
Les marques des gravures des XVe et XVIe siècles
Certaines des plus anciennes gravures italiennes de la collection sont non seulement rares – voire très rares – mais elles ont aussi des marques prestigieuses. Il faut relire par exemple ce que Lugt dit des ducs d’Arenberg:
Les princes, puis ducs d’Arenberg comptent, en Belgique, depuis le XVIe siècle, parmi les plus grands protecteurs des arts. Toujours ils se montrèrent des Mécènes généreux et éclairés, soit dans leurs relations avec les artistes, soit dans les commandes qu’ils firent, nombreuses, de tableaux, de tapisseries, d’objets d’art, de dinanderie et de sculpture. En ce qui concerne la gravure, nous trouvons dans les comptes de la Maison, dès le XVIe siècle, des mentions très intéressantes. Qui ne connaît les œuvres parus, au XVIIe siècle, de Visscher, Harrewijn, R. de Hooghe relatives aux vues du merveilleux parc d’Enghien, appartenant à la famille d’Arenberg ?
La plus ancienne marque dans la collection date de la seconde moitié du XVIe siècle, elle est contemporaine du tirage de la gravure mais elle reste non-identifiée par Lugt, à propos duquel il émet l’hypothèse suivante:
Le paraphe avec des numéros de suites et des textes en langue française induit à penser qu’il a bien été apposé par un Français sur des estampes d’un volume qui se trouvait dans une collection française pendant la seconde moitié du XVIe siècle.
Le peintre et graveur italien A. C. Poggi installé à Londres au tournant du XIXe siècle avait aussi marqué l’une des feuilles les plus rares de la collection (Les Sénateurs d’après Mantegna).
Les gravures du XVIIe siècle
Les gravures du XVIIe siècle possèdent des marques de personnalités assez diverses, pour l’essentiel des collectionneurs du XIXe siècle. Certaines feuilles proviennent de collections prestigieuses comme celle du Prince Nicolas Esterhàzy (le protecteur de Haydn) et de musées (du Land de Hesse en Allemagne ou du musée de la ville de Rotterdam).
Parmi les collectionneurs individuels, il faut distinguer d’une part les connaisseurs dont c’est le métier (des graveurs comme Camesina mais aussi des marchands comme Naudet et Defer-Dumesnil, l’expert en gravure de Louis-Philippe; des critiques d’art comme Burty, et même l’auteur du Peintre-Graveur: Robert-Dumesnil); d’autre part, les collectionneurs bourgeois amateurs (William Sharp décrit par Lugt comme « l’ami du plus grand connaisseur de son époque »), c’est-à-dire des militaires, des ingénieurs et des avocats eux-mêmes très actifs dans le domaine de l’estampe (Putrich est décrit comme « juriste et historien d’art » par Lugt, Van Doorne prit l’initiative de la création en 1947 d’une société d’amateurs à Amsterdam).
Cette première esquisse de la distribution des estampes au regard des marques de collection est une base à partir de laquelle nous allons pouvoir identifier des relations et des qualités qui vont se distribuer de manière différenciée et donner à voir peut-être d’autres caractéristiques de la collection. Pour l’heure, on se contentera du tableau suivant.
| Auteur | Titre | Date | Marque de collection | Condition générale | Filigrane | État | Commentaire |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| G.A. da Brescia | Les Sénateurs | c. 1500 | L.617 (Antonio Cesare Poggi, Londres, fin 18e – c. 1836) | Correcte, déchirures, amincissements | – | Excessivement rare | |
| H. Hopfer | Bataille d’hommes nus | avant 1563 | L.567 (collection des ducs d’Arenberg) | Superbe, pleines marges | – | ||
| M. Raimondi | Il Morbetto | 1515 | L. 5253 (Philippe Hanus, 1951, France) | Très endommagé, nombreuses restaurations successives | – | Rare | |
| M. Dente | Nymphe portée par un triton | 1512-1513 | L. 4431 (collection française de la seconde moitié du XVIe siècle) | Superbe | – | publiée par Salamanca et Lafreri entre 1553 et 1563 | |
| F. Mazzola | La mise au tombeau | 1527 | L.739 (collection Defer-Dumesnil, Paris, 19e siècle: Pierre Defer 1798-1870; Henri Dumesnil 1823-1898) | Superbe, mais quelques restaurations, manque restauré de 1,5 cm sur la partie supérieure | – | ii/ii | Très rare |
| Rembrandt | Le Christ disputant les docteurs de la loi | 1630 | L.1257e et L.1257d (cabinet des estampes du musée du Land de Hesse, Darmstadt) | Superbe | – | iv-v/viii | Rare |
| N. Moeyaert | Le songe de Jacob | 1630 | L. 1966 (timbre sec du Prince Nicolas Esterhàzy, 1765-1833, Vienne) | Très belle | – | i/ii | Très rare |
| B. Biscaïno | Moïse sauvé des eaux | c. 1650 | L. 2650 (William Sharp, Manchester, milieu du XIXe siècle) | Très belle | – | ii/viii | |
| G. Dughet | Paysage en largeur no. 2 | c. 1640 | Lugt 1937 (« à Paris chez Naudet md d’estampes au Louvre 1806 ») | Très belle | – | ii/ii | Rare |
| P. de Laer | Femme assise | c. 1630 | L. 2064 (L. Puttrich?, 1783-1856). | Très belle impression mais manques et restaurations | – | unique | Rare |
| P. de Laer | Paysage avec deux arbres | c. 1630 | L.2071 (P. Burty, Paris, 1830-1890) | Très belle, petites marges | – | i/ii | Rare |
| B. Breenbergh | La maison délabrée | c. 1640 | L.3183 (J. Wetterauer, Stuttgart) | Très belle impression, barbes, mais quelques plis | – | unique | Rare |
| B. Breenbergh | La Villa de l’Empereur | c. 1640 | L.700a (Musée Boijmans van Benningen de Rotterdam); L.356b (Musée Boijmans van Benningen, don de A.J. Domela Nieuwenhuis en 1923) | Très belle impression, mais plis et amincissements, restaurations | – | i/ii | Rare |
| J. van Noordt | Paysage avec des animaux et une laitière | 1644 | L. 2200 (cachet sec de Robert-Dumesnil, 1778-1864, auteur du Peintre-graveur français). | Très belle, uniformément insolée | Folie | i/ii | Rare |
| T. Wijck | L’homme ajustant sa chaussure | c. 1650 | Collection G. Denzel (Munich), pas dans Lugt | Correcte | – | ||
| T. Wijck | La fileuse et le forgeron | c. 1650 | L. 787 (Dr. A. Sträter, 1810-1897); L. 847a, L. 919 ter (E. Fabricius, † c. 1920); L. 1403b (J.H. Juriaanse, 1866-1940). | Excellente | contremarque | ||
| T. Wijck | La tour ronde | c. 1650 | L. 2675 (C. von Zephraovitch, major d’armée, Vienne, seconde moitié du XIXe siècle); L. 1626a (J. Kuderna, marchand d’art à Vienne, début du XXe siècle). | Très belle | iii/iv | ||
| T. Wijck | Le puits | c. 1650 | L. 3974 (K. Herweg, 1914-2002). | Taches et amincissements | – | iii/iv | |
| T. Wijck | Une fileuse et un pêcheur | c. 1650 | L.4731 (Pieter van Doorne, Amsterdam 1896-1971) | Superbe | – | ||
| J. Both | Les deux vaches | c. 1640 | L. 88 (A. Camesina, 1806-1881, graveur à Vienne) et L. 1105b (F. Goldstein, né en 1888, Vienne). | Superbe, restauration du coin inférieur | Fleur de Lys couronnée dans un écusson | iii/vi | |
| N. Berchem | La vache qui pisse | c. 1650 | L1293 (Hieronymus von Bayern, Munich, 1792-1876); L.2926 (Rudolf P. Goldschmidt, Berlin, 1840-1914) | Superbe | ii/v |
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